Depuis plusieurs jours tout le monde s'appelle Charlie. C'est comme ça, il y a des modes. Rappelez-vous, il y a quelques années, on avait eu une recrudescence de Kevin après la sortie de Danse avec les Loups. Il faut vivre avec son temps comme on dit, mais là c'est un peu moins dansant comme concept.
Les gens s'aiment au point de s'appeler tous pareil. Ici c'est tout ou rien. C'est un peu bizarre mais ok, pourquoi pas. Dans un sens c'est mieux dans ce sens.
Me voici donc à la caisse de la FNAC face à un être mi-homme mi-rien arborant un badge "Je suis Charlie" en lieu et place de celui mentionnant son nom de baptême, Kevin probablement. Je nous évite à tout les deux la vanne superflue et je débarrasse très vite le plancher avec Jane Austen au bout du bras, qui heureusement n'a pas eu à supporter ça. Ce matin, comme tous les matins depuis quelques années (j'en tairais le nombre pour ne pas rompre le mystère qui auréole mon éternelle beauté cernée), ce matin donc, je me réveille. Et non seulement je me réveille, ce qui en soit est déjà un événement, mais de surcroit je me réveille en écoutant les infos. Erreur. J'apprends donc qu'un des manifestants de dimanche dernier a spontanément embrassé un CRS. J'ai un profond respect et une très grande admiration pour le travail qu'a fait la police que ce soit bien clair, mais là ça y est c'est fait, le plafond du ridicule est touché. Non, pardon, il est crevé. Il y a une semaine on vivait dans un monde de chacal, un monde où les CRS étaient des SS, un monde où les ados jouaient à Candy Crush vautrés sur les banquettes du métro pendant que les femmes enceintes se dandinaient dans tous les sens pour trouver 50cm2 de verticalité oxygénée, un monde où l'on ne se connaissait pas, où l'on se bousculait sans dire pardon et où l'on se fichait éperdument de Charlie Hebdo que de toutes façons on n'avait jamais lu. Et là, on embrasse un CRS comme un vieux pote à la fin d'une soirée de nouvel an. Viens ici mon poulet que j'te claque un bécot. J'te kiffe, et en vrai j't'ai toujours kiffé. Respect man. C'est quoi la prochaine étape? Les taxis vont arrêter de prendre des raccourcis qui rallongent? Les serveurs vont dire bonjour en entier? On va arrêter de dire connard quand on conduit? Moi je vote pour le bouquet de fleurs aux contractuelles. C'est pas facile de bosser sous la pluie et de se faire insulter tous les jours. Rappelez vous Marie Pervenche, sous sa panoplie de gendarme battait le cœur d'une femme…
Mais la question que je me pose en réalité est la suivante: Est-ce que tout cela va durer? (Très sincèrement je l'espère. Au moins jusqu'à 2017 en tous cas). Est-ce que Je suis Charlie va devenir une expression française ? Et dans ce cas, elle voudra dire quoi? Est-ce qu'elle voudra dire: Je suis gentil? Je suis compatissant? Je suis avec toi dans la douleur? ou Je me suis réveillé un peu tard mais ça y est j'ai compris?
Prenons un exemple très concret dans le quotidien de ceux qui vont avoir besoin demain et après-demain des Charlie d'aujourd'hui. Je rappelle qu'il s'agit des personnes nouvellement compatissantes/unies/solidaires/prêtes à tout pour construire main dans la main un monde meilleur où je suis l'autre et où l'exclusion est exclue. Bref, dans notre exemple un enfant handicapé veut jouer avec des enfants dit "normaux" (moi je dirais "banals") dans un square. Ces derniers le rejettent et partent en criant "Aaah v'la l'handicapé…". Est-ce que les parents vont enfin lever leur cul du banc en expliquant à leur mioches (qui ont probablement défilé place de la République) qu'ils ne sont pas très Charlie sur ce coup là?
Puisque maintenant nous sommes tous unis et solidaires, est-ce que cela inclus aussi la minorité dérangeante? Celle que l'on cache? Et puisque maintenant, Charlie Hebdo est le journal préféré de tous les français, même ceux qui n'en avaient jamais entendu parler ou qui crachaient dessus, est-ce qu'on peut espérer que le même miracle se produise pour les handicapés? Tout à coup non seulement on arrêterait de les prendre pour des animaux (petits châtons trop chou, ou rats dégueu), mais en plus on les aiderait vraiment. Pourvu qu'on n'aie pas à les buter pour ça.
Sur ce, bonne journée de la part de quelqu'un qui est quand même ravie que le monde soit un petit peu plus doux et civilisé.

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